« Avant 1707, place au Change. » — inscription gravée sur les arcades
— I —
Sur les fondations romaines
Au IIIᵉ siècle, la place n'existe pas encore : à son emplacement passe le rempart de Divodurum Mediomatricorum, l'enceinte gallo-romaine de la cité messine. La muraille était constituée, comme souvent à l'époque, de pierres tombales remployées — un détail qui marquera durablement le tracé futur des lieux : l'alignement des maisons à arcades épouse encore aujourd'hui la ligne exacte de ce mur antique disparu.
Au XIIIᵉ siècle, la ville déborde son enceinte. Un nouveau faubourg se crée au-delà des remparts : on l'appelle « en Vésigneuf », parfois écrit Vésigneul, du latin Vicus Novus, le « quartier neuf ». La place y prend forme, à l'intersection de la Grand'Rue et d'une ruelle qui deviendra la rue du Change.
« En Vésigneuf, en Chainge, place du Change, place de la Liberté, Ludwigsplatz, place Louis, place Saint-Louis. »
— les noms successifs de la place
— II —
L'âge d'or des changeurs lombards
La République messine, ville libre du Saint-Empire, ouvre une nouvelle route commerciale à travers les Alpes. Attirés par les privilèges, des banquiers lombards — italiens du nord — s'installent à Metz. Ils côtoient les prêteurs juifs et les cahorsins (banquiers du sud-ouest), faisant de la cité l'un des grands centres bancaires d'Europe.
Vers 1224, ces banquiers bâtissent une halle — « les Vieux Changes » — qu'ils complèteront bientôt par « les Neuf Changes », devant l'église Saint-Simplice. L'évêque Bertram avait dès 1194 réglementé leurs droits. En 1406, un atour municipal ordonne d'agrandir la place : on démolit les boutiques de changeurs et la halle aux changes pour libérer l'espace. C'est là, sous les arcades, que soixante tables de change tractent désormais les monnaies de toute l'Europe.
Metz battait alors sa propre monnaie. Les marchands venus d'Allemagne, de France, d'Italie ou d'Espagne s'y croisaient lors des grandes foires. Même le Pape y avait dépêché des agents pour traiter avec les patriciens messins. Sur la place, les corporations se partageaient les halles : drapiers, parmentiers (tailleurs), couteliers, boulangers, bouchers. Au centre se dressait une chaire en pierre, d'où l'on prêchait les jours de fête.
« Toutes les monnaies d'Europe s'y échangeaient alors. »
— sur les changeurs lombards
— III —
Une petite Italie au cœur de la Lorraine
Les Lombards n'apportèrent pas que leur or : ils apportèrent leur architecture. Les façades crénelées qui montent plus haut que les toits, les murs-écrans, les fenêtres à tympans trilobés — tout cela vient de Toscane. On retrouve les mêmes silhouettes à Sienne ou à San Gimignano. Les toitures à quatre pans, dites « en pointe de diamant », se cachent derrière ces couronnements défensifs hérités des palais italiens médiévaux.
Les maisons s'organisaient verticalement selon une hiérarchie sociale précise — chaque étage avait son rôle :
— Anatomie d'une maison à arcades —
Les quatre étages d'une demeure patricienne
Rez-de-chaussée — sous arcade, boutiques, bureaux de change, banques. Ouvert sur la place et sur la rue marchande.
Premier étage — salons d'apparat. Les nobles et bourgeois y recevaient.
Deuxième étage — salons de famille, grandes pièces de vie.
Troisième étage (attique) — chambres à fenêtres réduites, logements des domestiques.
Trois types d'arcades témoignent encore aujourd'hui de constructions successives sur deux siècles : ogivales (gothiques), en plein cintre (romanes), parfois en anse de panier (pré-Renaissance). Les façades furent remaniées au XVIIIᵉ siècle — d'où la forme rectangulaire de la plupart des fenêtres — mais çà et là, un tympan trilobé subsiste, fenêtre fossile sur le Moyen Âge.
— IV —
La statue malentendue
En 1707, le curé Louis Ferdinand de la paroisse Saint-Simplice — l'église attenante, aujourd'hui disparue — découvre dans les ruines de la citadelle une vieille statue royale. Il l'identifie comme un Louis XIII, la fait restaurer, et lui place dans les mains une couronne d'épines et des clous de la Croix pour la christianiser. L'administration municipale l'autorise à l'ériger sur la fontaine de la place.
Mais les Messins, en levant les yeux, ne reconnaissent pas Louis XIII : ils voient Saint Louis. Le malentendu fait loi. Dès 1707, la place du Change devient la place Royale Saint-Louis. En 1746, on déplace la statue ; vers 1750, la rue de la Tête-d'Or est percée jusqu'à elle. Et en 1867, le sculpteur messin Charles Pêtre livre enfin une véritable statue de Louis IX — celle qu'on admire aujourd'hui — réconciliant le bronze, le nom et la mémoire.
— Tous les noms qu'elle a portés —
en Vésigneufpetite Placeen Chaingeplace du Changeplace Royale Saint-Louisplace de la LibertéLudwigsplatzplace Louisplace Saint-Louis
— V —
Du parking aux pavés rendus
Le XXᵉ siècle ne fut pas tendre avec la place. Pendant des décennies, elle servit de parking et de lieu de rassemblement automobile, ses arcades grignotées par la circulation, ses pierres encrassées. Pourtant, le classement aux Monuments Historiques d'une grande partie des façades dès 1930, et les restaurations soignées d'après 1945, lui évitèrent le sort qu'avait connu tant d'autres places médiévales européennes.
En 2007 — exactement trois siècles après le baptême de Saint Louis — la place est entièrement rendue aux piétons. Les voitures disparaissent, le grès ocre-rose de Moselle retrouve sa couleur, les terrasses s'épanouissent. Aujourd'hui, près de quarante des soixante-dix immeubles qui la bordent conservent un rez-de-chaussée à arcades authentique. Sur 130 mètres de long et 50 de large, la place continue à respirer — marchés, festivals, marché de Noël, brocantes — comme elle l'a fait depuis huit siècles.
IIIᵉ s.
Rempart de Divodurum
1224
Halle des Vieux Changes
1406
60 tables de change
1707
La statue malentendue
1867
Statue de Charles Pêtre
1886
Gifle de Maillard
1930
Classement aux MH
2007
Place rendue aux piétons
— LA MAIN D'OR —
La gifle de Maillard
Au numéro 31 des arcades, une main de pierre aux reflets dorés intrigue les passants. L'histoire commence en 1886 : Émile Maillard, gantier sur la place, gifle un Allemand lors d'une réunion électorale au Café de la Bourse. Procès en 1887 : le Messin gagne, l'Allemand est condamné à 300 marks. Maillard refuse l'argent et obtient le droit de faire graver une main sur sa façade — pour revendiquer son geste.
En 1945, son petit-fils André, expulsé pendant cinq ans par les nazis, regrave la main au retour. Symbole de revanche, devenu symbole de résistance.
— LES MYSTÈRES —
Quand la place faisait théâtre
Du XIVᵉ au XVᵉ siècle, on jouait ici les Mystères — ces grandes pièces religieuses qui rassemblaient la ville entière. Anges et diables se disputaient les arcades pendant des journées entières, devant des foules venues de toute la cité.
Avant chaque grand jour de fête, on prêchait depuis la chaire de pierre dressée au milieu de la place. La scène finit par migrer place de Chambre, mais la tradition d'y jouer perdure encore aujourd'hui — autrement.
— LE PUITS —
L'or caché de 1419
Au centre de la place se trouve un puits profond de huit mètres, probablement creusé au XIVᵉ siècle. Il abreuvait habitants et marchands, mais en 1419, lors des grands pillages qui ravagèrent la cité, plusieurs familles s'en servirent pour dissimuler or et archives au fond de l'eau.
Combien retrouvèrent leur trésor à la fin des troubles ? L'histoire ne le dit pas. Mais sous les pavés, les caves voûtées du Moyen Âge dorment encore, certaines incrustées de fragments du castrum romain.
Aujourd'hui encore, sous les mêmes voûtes, la place continue à recevoir, à éclairer, à raconter.